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Le Soir (Bruxelles), mardi 12 août 1997 A
côté des guerres et des drames humanitaires, vit une autre Afrique.
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C’est
l’un des cinq pays les plus pauvres de la planète. Le Mali tente
pourtant des micro-expériences de développement grâce à l’aide
internationale. Reportage La
plaine est immense. Les dernières pluies ont raviné les sols et bloqué
les rares pistes. Même les 4x4 ne peuvent plus se rendre à Kotaka, gros
village de 2000 habitants, à cinquante kilomètres de Mopti. Il faut
rouler à travers les champs de riz, passer des fossés en noyant à moitié
la Toyota. Quelques troupeaux de vaches paissent le long des innombrables
bras du fleuve Niger. Après
deux heures de montagnes russes, Kotaka apparaît, île de boue séchée,
de cases de banco, dans la blancheur des terres sahéliennes. Sa mosquée
hérissée de tourelles d’argile et piquetée de centaines de pieux, est
presque aussi célèbre que sa grande sœur de Djenné. Mais personne ne
passe à Kotaka, sauf quelques pinasses qui s’y arrêtent en descendant
le fleuve. Aminata
Kébé est femme de marabout. Elle a fait longtemps le commerce de
poisson, les inévitables « capitaines » des fleuves
africains. Elle est devenue il y a six mois trésorière de la plate-forme
multifonctionnelle installée par le PNUD (Programme des Nations Unies
pour le Développement. Surprise par la visite d’étrangers, elle se
change rapidement et se vêt d’un grand boubou jaune, comme une reine fière
dans un pays de misère. Les
femmes de Kotaka subissaient des corvées journalières. Puiser de l’eau
du fleuve, glauque, dans d’énormes et lourdes casseroles juchées sur
leur tête, piler le mil des heures durant, décortiquer le riz à la
main. Des tâches ardues, répétitives, que les femmes âgées ne
pouvaient plus faire. Les
Rapports Hommes-Femmes : Notre
premier objectif a été d’alléger les tâches des femmes et de leur
permettre de se consacrer au travail des champs, à leurs enfants ou à
leur alphabétisation, explique Roman Imboden, grand Suisse, à la barbe
blanche, propagateur infatigable et charismatique du concept de ces
plates-formes. A
kotaka, 6% seulement des habitants savent quelque peu – lire, écrire et
calculer. Il n’y a pas d’eau, pas d’électricité, pas de petites
industries ni d’ateliers. On fournit un moteur diesel, poursuit Laurent
Coche, administrateur de programmes au PNUD, avec un alternateur, une décortiqueuse
pour le grain. Cette plate-forme peut se brancher à une pompe à eau pour
alimenter des fontaines publiques, un réseau de distribution électrique
avec, à Kotaka, 160 tubes au néon qui fournissent quatre heures d’éclairage
journalières. On y branche aussi un poste de soudure à l’arc et un
chargeur de batteries. On devrait y connecter une scie à eucalyptus. L’arrivée
de la pompe à eau, d’une meule électrique et d’un éclairage public
a bouleversé la vie du village, affirme, radieuse, Kompa Traoré, la
meunière. Les hommes ne nous battent plus quand ils rentrent des champs
et que le repas n’est pas prêt parce que le mil n’est pas pilé
explique une autre femme. Les
relations de pouvoir dans le village, et entre les hommes et les femmes
sont fortement modifiées, ajoute Roman Imboden. C’est pourquoi il faut
accompagner le changement de très prêt. La gestion de la plate-forme est
d’autre part confiée à un groupe de femmes choisies par le village.
Nous voulons que ce soient des femmes, car les premiers objectifs du
moteur sont d’alléger leur travail. Ces
six gestionnaires ont appris à lire et calculer, explique – t-il .
Elles travaillent toute la journée comme caissière, meunière ou contrôleuse,
avec un salaire de 15.000 francs CFA (1.000 FB) par mois. Les
discussions au village sont parfois longues et vives quand il s’agit de
fixer le prix des services. Cela nécessite diplomatie et apprentissage
progressif des règles de l’économie. Maïmouna SY est sociologue,
ancienne ministre au lendemain de la chute du dictateur Moussa TRAORE. Elle
est aujourd’hui chargée de programmes au FENU (Fonds d’Equipements
des Nations Unies) : Le Mali a tiré les leçons des erreurs du passé.
Nous ne voulons pas copier le modèle occidental, mais développer une
approche participative, au niveau local, avec nos valeurs africaines. Libérer
le travail des femmes, c’est aussi aider à l’alphabétisation,
promouvoir des idées d’hygiène et de planning familial, lutter contre
la mortalité (l’espérance de vie au Mali est de 46 ans et chaque année
au Mali on meurt de rougeole et de paludisme). Multiplier
les Plates-formes : Ces
projets du PNUD, initiés par le FIDA et l’ONUDI (deux agences de l’ONU
pour l’agriculture et le développement industriel) sont destinés à se
multiplier. Si
tout va bien, soupire cependant Roman Imboden, excédé parfois par les
lourdeurs administratives de ces « grands machins ». Notre
approche est très décentralisée, souple, laissant une large part aux
dynamiques internes aux villages. Cela ne plaît pas toujours aux
technocrates du développement. La
plate-forme n’est pas un don. Elle coûte 150.000 FB au départ. Un
cinquième doit être payé par les villageois eux-mêmes. Le reste est
financé par un prêt. Les Nations Unies ne prennent à leur charge que le
réseau de distribution d’eau et celui d’électricité. Les femmes
assurent le remboursement de l’emprunt et l’achat du diesel en faisant
payer les services. A
Kotaka, le moteur, pour une mesure de riz à décortiquer, coûte 25
francs CFA (1,5 FB). Même à ce prix-là, certaines femmes préfèrent
continuer le pilage manuel. L’équilibre financier est atteint grâce à
la charge des batteries (500 francs CFA, 30 FB), que les hommes demandent
pour alimenter leurs télévisions, ou à la redevance pour avoir droit à
un tube au néon chez soi. L’objectif
est de rendre la plate-forme durable, en la faisant assumer par les gens
eux-mêmes, qui en sont responsables financièrement aussi, plaide Roman
Imboden. Il existe même un projet visant à alimenter le moteur diesel en
énergie verte produite sur place, c’est à dire l’huile de pourghère,
une plante mexicaine qui pousse très bien au Mali. Quarante
villages du pays sont déjà équipés du moteur et de la plate-forme. La
deuxième phase du projet prévoit l’équipement de 450 villages en cinq
ans, soit 5% de la population rurale du Mali, qui pourraient ainsi voir
leur vie s’améliorer considérablement. Le PNUD doit trouver pour cela
400 millions FB. Rien n’est encore acquis. A
Kotaka, la nuit tombe. Les hommes rentrent des champs. Des nuée
d’enfants pieds nus, accompagnent les visiteurs. Les femmes préparent
la sempiternelle purée de sorgho. Chacun a le sourire. Un
des villages les plus pauvres de la planète aura ce soir quelques néons
allumés. Comme une espérance. La route de Mopti est toujours sous eau et
seules des nuées de hérons accompagnent les land Cruiser dans leur
gymkhana boueux. Malgré
la misère, tout le monde au Mali dira toujours que cela va bien. Car il y
a toujours plus malheureux que soi. Même quand on meurt, on dit encore
que cela va bien parce qu’il y a trente-six manières pires encore de
mourir, explique Maïmouna SY. Chaque Malien porte en lui la grandeur de
son histoire, celle d’un pays qui a connu de grands empires. Guy Duplat. |
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