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Le Monde (Paris), jeudi 28 novembre 1996.

"Au Mali, le moteur Diesel contribue à la libération de la femme"

BAGANI (sud du Mali), de notre envoyé spécial.

Assises à l’ombre d’un manguier, quelques femmes du village de Bagani parlent de cette machine qui a changé leur vie. Installée sous un petit hangar en tôle, elle les a libérées du servage du pilon, qu’elles maniaient de l’aube au coucher du soleil pour écraser les graines de mil ou de maïs. « Avec la machine, les hommes nous frappent moins, dit Maoro Samaké, une mère de famille, ils étaient toujours impatients et nous donnaient des coups de poing quand le repas n’était pas prêt assez tôt ».

Cet appareil libérateur ne représente pas vraiment une percée technologique. Baptisé « plate-forme multifonctionnelle » par ses promoteurs, il comprend un moteur Diesel de fabrication indienne, extrêmement rustique, auquel on peut adapter un moulin (pour le mil et le maïs), une décortiqueuse, une presse à beurre de karité, un générateur électrique ou un poste de soudure. Aujourd’hui, on trouve une douzaine de ces engins dans le sud du Mali, au nord du Burkina Faso. L’expérience a été lancée en 1994 par l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI) et est soutenue par le Fonds International de Développement agricole (FIDA). 

D’habitude, quand les villageois voient débarquer une équipe de coopérants, ils ne refusent jamais un équipement – panneau solaire, éolienne ou puits – de peur de laisser passer une occasion, même si leur liste de priorités s ‘établit autrement. Et voilà pourquoi le coopérant suisse qui promeut la fameuse « plate-forme multifonctionnelle », Roman Imboden, préfère la vendre plutôt que d’en faire cadeau. Tout équipée, elle à près de 3 millions de francs CFA (30.000 francs) l’unité, une somme énorme si on la rapporte au PIB annuel par habitant au Mali (1.250 francs). Mais, dans cette région cotonnière, qui profite depuis trois ans de la hausse des cours de la fibre,  les villages ne sont pas complètement dépourvus de liquidités. A ceux qui veulent s’équiper, on demande une mise de fonds de 500.000 francs CFA, qui sera complétée par un prêt bancaire, au taux du marché, environ 14%. 

Dans le village, l’usage de la plate-forme sert aussi d’apprentissage de l’économie monétaire. Un comité de femmes est chargé de facturer le temps d’utilisation. A Bagani, un second comité est chargé d’organiser la distribution d’électricité, le soir, lorsque le moteur alimente un générateur. Les particuliers qui en ont les moyens se paient une ampoule à l ‘intérieur de leur cour et règlent leur note d’électricité. Ici, 80 « concessions » sont éclairées la nuit. Leurs propriétaires paient une redevance, et un comité électricité règle la facture aux femmes qui gèrent la plate-forme. Si tout se passe bien, ces transactions dégagent chaque mois la marge nécessaire à l’achat d’ampoules et à l’entretien du réseau. 

Au-dessus de l’une des plus grosses concessions, s’élève une antenne de télévision. L’un des cultivateurs les plus fortunés a pu acheter un récepteur. Le soir, on sort le poste dans la cour, et tout le village se rassemble. Ici, on ne parle pas français, et les femmes préfèrent les spectacles de musique traditionnelle ou les informations et les débats en malinké. Elles avouent en riant se coucher parfois à minuit. M. Imboden espère que ces nouveaux rythmes nocturnes apporteront, avec l’ouverture sur le monde extérieur, une baisse de la natalité.

Thomas Sotinel


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